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mardi 21 avril 2009

La bataille des planètes

carte Mars Attacks

Rendu populaire par le film de Tim Burton, Mars Attacks ! fut d’abord une série de 55 cartes à collectionner vendue avec un chewing-gum dans les années 60 aux Etats-Unis. Cette série est le fruit d’un travail collectif au sein de la firme Topps (les crados, wacky packages), de dessinateurs (Wally Wood, Bob Powell, Norm Saunders) et scénaristes (Len Brown et Woody Gelman) réputés ou anonymes. L’apparence des martiens a pas mal évolué entre les premiers dessins inspirés par Wally Wood et étrangement conservés pour l’emballage des cartes, à la version finale qui est plus proche d'un mélange du Metaluna mutant du film de 1955 This Island earth et d’une tête de mort. L’histoire est quant à elle ouvertement inspirée de la Guerre des mondes de H G Wells.

Album Weird Science Même si ces cartes n’eurent pas un énorme succès à l’époque, l’aspect des martiens, la violence, et le léger érotisme de certaines images ont vite acquis un caractère sulfureux auprès d’enfants subjugués et de parents qui ne voyaient pas ça d’un bon oeil. Dans Alien Wolds 8 de 1984, Bruce Jones et Ken Steacy donnent un aperçu des réactions suscitées par ces cartes tout en composant une histoire respectant les codes des E.C comics.
Extrait Alien Wolds 8 page17 Extrait Alien Wolds 8 page18
Extrait Alien Wolds 8 page19 Extrait Alien Wolds 8 page20
Extrait Alien Wolds 8 page21
Cette histoire est aussi disponible en français dans l’album Alerte rouge. Il est amusant de noter que Ken Steacy réalisera quelques couvertures pour un des comics Mars attacks ! sortis quelques années plus tard et imprimées sous forme de cartes hommages en compagnie d’autres dessinateurs réputés (Bolton, Bisley etc). Ces cartes n’ont par contre pas de lien narratif entre elles. Les rééditions, hommages et parodies (Crados, Bathroom buddies, Cracked magazine, Uranus strikes) des cartes Mars attacks ! sont d’ailleurs assez nombreux et ce billet n’a pas vocation à tous les recenser.
Seulement, je me dois de vous parler (vous fidèles lecteurs de la baraque à fritz) de son adaptation la plus inattendue, celle de Hector Oesterheld et Alberto Breccia. Publiée plus ou moins légalement dans les années 60 en Argentine, Marte Ataca ! a bel et bien inspiré deux grands noms de la bd mondiale qui créèrent à partir de 1971, une série de 100 cartes nommée « Platos voladores al ataque !!». Ces cartes étaient vendues cette fois non pas avec un chewing-gum mais avec des vignettes de foot. Bien que publié après l’Eternaute (1969), le style graphique de Breccia pour ces cartes n’est pas dans sa veine expérimentale. Les raisons sont sans doute liées au caractère alimentaire et grand public du projet ainsi qu’au soucis d’uniformité visuelle avec son fils Enrique et sa fille qui l’ont parfois assisté voire remplacé selon les rumeurs. Bien que de très bonne facture, les dessins souffrent un peu de la comparaison avec les cartes mars attacks, plus gores et bénéficiant de la finition au pinceau de Norm Saunders, grand illustrateur de pulps.
L’histoire raconte l’invasion de la Terre par les Plutoniens puis par les Saturniens, avec lesquels les Terriens avaient pourtant conclu un pacte pour chasser les premiers. Même si Oesterheld crée des scènes spectaculaires propres à plaire aux enfants, il développe un scénario plus complexe que l’original et fait même un peu de surenchère à partir de scènes de "Mars attacks !" , ce qu’annonçait déjà l’ajout d’un second point d’exclamation dans le titre "Platos voladores al ataque !!"
Carte Platos voladores 1
Platos voladores 2
Platos voladores 3
Compte tenu du caractère symbolique (comme la guerre froide) de bons nombre d’histoires de science fiction et de la forte conscience politique d’Oesterheld, qui le conduira à être « supprimé » par la junte militaire argentine en 1977, les lecteurs les plus audacieux pourront tenter une lecture politique de cette histoire ou au moins constater la reprise d'une idée de l'éternaute pour la carte "rostros de muerte".

Ces cartes devenues très rares aujourd’hui ont été rééditées en 2002 en Argentine accompagnées d’un livret en noir et blanc permettant une lecture en continue plus proche d’une bande dessinée. Hasard ou idée géniale, mon exemplaire contenait deux cartes en doubles et en les faisant défiler d’une main à l’autre, j’ai eu la brève sensation d’être un de ces enfants qui collectionnaient et échangeaient leurs cartes en double « Platos Voladores Al Ataque !! ». Un vrai voyage dans le temps et l’espace !
Livret Platos Voladores

mercredi 9 janvier 2008

Kids just want to have fun

Au cinéma, il existe bon nombre de films où les enfants tiennent un rôle inquiétant, en particulier dans le cinéma fantastique. Comment oublier les charmantes têtes blondes du Village des damnés? S’inspirant entre autres* des visions du jeune garçon dans Shining, Van Hamme créé pour la série Thorgal le personnage d’Alinoë. Alinoë est un garçon aux cheveux verts sortant de l’imagination du fils de Thorgal qui grâce à ses pouvoirs paranormaux parvient à donner chair à cette vision. Mais il ne maîtrise pas encore ses pouvoirs, si bien qu’Alinoë, après avoir été le copain de jeu qui lui manquait, échappe à son contrôle et met sa vie ainsi que celle de sa mère en danger. Soyons justes avec Van Hamme, comme dans la plupart des albums de Thorgal de cette époque, il s’en sort très honorablement, aidé par un Rosinski alors au mieux de sa forme.
Mais s’il est plaisant de voir des monstres aux corps d’enfants, la transgression suprême est de voir de véritables enfants totalement dégagés de toute contrainte morale et se comporter en véritables monstres. Le comportement psychopathe peut prendre alors chez les enfants des allures d’espiègleries totalement jouissives pour le spectateur ou le lecteur. Par exemple, dans le bon Fils (1993), Elijah Wood et Macaulay Culkin interprètent deux enfants aux caractères radicalement opposés. Le film n’est certes pas un chef d’œuvre mais malgré une fin très moralisatrice, il comprend quelques grands moments de cruauté et d’immoralité. Ainsi, Culkin après avoir volontairement provoqué un grave accident de la route s’explique avec Wood qui critique sévèrement son acte et le fait de l’avoir rendu complice:

"Henry (Macaulay Culkin): I feel sorry for you, Mark. You just don't know how to have fun.
Mark (Elijah Wood): What?
Henry: It's because you're scared all the time. I know. I used to be scared too. But that was before I found out.
Mark: Found out what?
Henry: That once you realize that you can do anything... you're free. You can fly. Nobody can touch you... nobody. Mark... don't be afraid to fly.
Mark: You're sick...
Henry: Hey, I promise you something amazing, something you'll never forget. Where's the gratitude?"


Culkin est donc une sorte d’esthète qui a déjà une véritable réflexion sur le bien et le mal. En cela, il va plus loin que Rhoda** dans La mauvaise graine (1956) de Mervyn Leroy qui ne tue que par avidité. La grande question du film est aussi de savoir si elle a hérité d’un "gène du meurtre" de sa grand-mère. Le raffinement de Rhoda réside moins dans son esprit (évidemment c’est une fille!) que dans son aspect. C’est une petite fille irrésistible, dans tous les sens du terme. Elle est jolie, coquette, polie et sait obtenir ce qu’elle veut des autres. Quand elle n’y parvient pas par ses sourires, elle élimine sans remords la personne qui se trouve entre elle et la babiole convoitée. Il n’y a pas de détournement de mineurs dans La Mauvaise graine mais clairement le détournement de références culturelles. Par exemple, les claquettes, qui appartiennent au monde joyeux des comédies musicales deviennent instrument de mort. De plus, l’utilisation de la musique rappelle celle qui est faîte par Fritz Lang dans M le maudit, le tueur d’enfants. Elle est associée au personnage principal et comme on associe "Peer Gynt" au film de Fritz Lang après l’avoir vu, on fait de même pendant un moment avec Au clair de la Lune*** pour la Mauvaise graine. En dehors de cet usage on ne peut plus cinématographique de la musique, la mise en scène et le jeu de quelques acteurs sont assez théâtraux. Toutefois ça tient en bonne partie d’un parti pris artistique du réalisateur et le salut des acteurs aux spectateurs à la fin du film est là pour le confirmer. Le film qui -rappelons le- date de 1956 ne va pas jusqu’à montrer Rhoda commettre ses crimes mais le récit dépourvu de tout sentiment de culpabilité qu’elle en fait à sa mère n’en est pas moins glaçant! Enfin, certains dialogues sont très bien sentis dont un entre Rhoda et le jardinier, un raté fortement névrosé qui lit pourtant clairement dans le jeu du petit monstre.

"Jardinier: Vous connaissez le bruit de la chaise électrique? Ca fait "ziiit". Et le courant vous grille les cheveux. En une seconde, comme un éclair. "ziiit!"
Rhoda:On ne condamne pas les petites filles à la chaise électrique…
Jardinier: Mais si! Il y’en a une bleue pour les petits garçons et une rose pour les petites filles!"


Hasard? En tout cas, transition parfaite car Mauvaise graine, est le titre d’un pilote d’un projet de long métrage d’animation de Stéphane Blanquet. Le sujet du pilote semble assez éloigné du film de Mervyn Leroy mais le reste de l’œuvre de Blanquet regorge d’enfants "diaboliques". On citera par exemple la Vénéneuse aux deux éperons****, album où des enfants commettent des actes particulièrement sordides. Il y a chez Blanquet un vrai plaisir à perturber le lecteur en fouillant au plus profond de l’ âme humaine pour en ressortir ce qu’il y a de plus dégueulasse. C’est d’autant plus inquiétant qu’il n’y a par contre peut être pas beaucoup à chercher pour tomber sur ces dégueulasses. C’est votre voisin, c’est vous, c’est moi! Ah ah ah! Bon…
Un autre qui aime bien rigoler c’est Tommy. Mais les autres n’ont pas l’air d’apprécier ses blagues. A leur décharge, il faut dire que c’est difficile de rire avec la tête explosée au pistolet laser. Voici donc (enfin!) pour conclure ce panorama non exhaustif des enfants diaboliques, l’histoire du facétieux Tommy:
Bad Tommy
Creepy 94 de 1978
Scénario : Roger MacKenzie et Nicola Cuti
Dessin : Martin Salvador







*Je pense notamment à “the boys with green hair”. Dans une des dernières scènes, le garcon aux cheveux verts est poursuivi par d’autres garçons tous "normaux". Dans Alinoë et toujours vers la fin, Jolan, qui lui est normal est poursuivi par une multitude d’Alinoë aux cheveux verts. Raisonnement peut être un peu tiré par les cheveux...

**photo de Patty McCormack dans le costume de Rhoda lors d’une séance de photo pour sa nomination aux Oscars de 1956.

*** évidemment une chanson non américaine!

**** prix baraqueàfritz de la meilleure bd de 2007

dimanche 29 juillet 2007

Les gravures démodent

Gravure noir et blanc
Comme beaucoup d’amateurs de bandes-dessinées rendus sceptiques par les rayons nouveautés des librairies, c’est justement en me plongeant dans son patrimoine que je parviens à renouveler mon intérêt pour celle-ci. L’éditeur en ligne Coconino fait ainsi un travail fantastique en mettant à la portée de tous, des œuvres peu connues qui ne circulaient plus qu’entre collectionneurs avertis. Mais même si des efforts sont réalisés pour rendre l’utilisation du site agréable, je regrette de ne pouvoir tenir les livres dans mes mains, d’en tourner moi-même les pages et de m’arrêter sur l’une d’entre elles sans risquer une conjonctivite.
C’est donc avec enthousiasme que j’ai appris l’existence de rééditions sur papier et à prix démocratiques par Dover Publications d’œuvres de Frans Masereel (1889-1972), Lynd Ward (1905-1985) et Otto Nückel (1888-1955). Ces trois artistes respectivement Belge, Américain et Allemand ont en commun d’avoir publié dans l’entre deux guerres ce qu’on a appelé des "romans sans paroles" ou "romans en images". C’est Masereel qui fut le premier à créer un de ces livres en noir et blanc en employant la technique de la gravure sur bois. Dans ces livres où la narration se fait par l’image, la page de gauche restait vierge et la page de droite ne comportait qu’une seule gravure. Contrairement à IMHO qui a aussi réédité "Destin" de Nückel, Dover a pris le parti de faire sauter les pages vierges pour que se suivent toutes les gravures. On pourrait s’interroger sur le bien-fondé du choix de Dover qui fausse un peu le débat possible sur leur affiliation à la bande dessinée en donnant d’emblée aux livres un aspect plus proche de celui d’une bd. Mais, Lynd Ward dans une édition intégrale de ses oeuvres qu'il a supervisée a procédé de la même façon et a même permis d'imprimer deux gravures par pages.
Si l'on considère ces livres comme des bd, The city (1925) de Masereel peut par exemple s’apparenter à ce qu’on qualifierait aujourd’hui de bd d’avant-garde. Le sujet et en quelque sorte le personnage est la ville elle-même. Ses habitants, ses quartiers et les évènements qui s’y déroulent ne sont que des composantes de la ville. On ne s’attarde sur le sort d’un individu que le temps d’une gravure. La vie n’est pas rose pour tout le monde et ce sentiment est renforcé par un noir et blanc franc et expressioniste. Si leur vision est aussi pessimiste et politique, Otto Nückel et Lynd Ward s’intéressent eux au destin d’un ou deux personnages. Comme Masereel, Ward emploi la technique de la gravure sur bois alors que pour Destiny (1930), Nückel grave sur du plomb. Malgré des techniques différentes, ces deux auteurs semblent vouloir se différencier de Masereel par un travail sur le gris. Dans Gods’man (1929) et Mad man’s drum (1930), Ward use d’un symbolisme volontairement appuyé pour exprimer des idées ou pour caractériser les personnages, en particulier dans "Mad Man’s drum" qui repose sur une trame plus complexe et un plus grand nombre de personnages. De son côté, Otto Nückel, sans doute le plus féroce des trois, a une approche qu’on pourrait rapprocher du naturalisme.
Attention, ces livres ne sont pas que des curiosités et conservent toute leur force. Et si l’on devait chercher une descendance actuelle à ces artistes, on pourrait la trouver dans certains livres comme Flood d’Eric Drooker et The System de Peter Kuper qui sans utiliser la technique de la gravure et bien qu'adoptant le découpage de la bd, rappellent tout de même un peu par leurs thèmes, le ton et leur narration sans textes les romans en images. Enfin, on peut surveiller à la rentrée la sortie du livre Graphic Witness qui comporte des œuvres de Frans Masereel, Lynd Ward, Giacomo Patri and Laurence Hyde. De quoi parfaire sa connaissance des premiers et découvrir deux autres graveurs.